Communication et circulation des connaissances médicales entre Chine et Occident

Manon Widmer

Le 20 juin 2014, l’Institut Confucius et l’Institut Ethique Histoire Humanités de l’université de Genève organisaient conjointement une journée de réflexion et d’échanges autour de la circulation des connaissances médicales entre la Chine et l’Occident. Domaine d’études cher à l’équipe de l’Institut Confucius, l’histoire de la médecine devrait faire l’objet d’autres projets et événements à l’avenir, à plus forte raison après la qualité des discussions du mois de juin.

La Prof. Zhao Xiurong, vice-directrice de l’Institut Confucius de l’université de Genève et spécialiste de l’histoire de l’Angleterre, a lancé les présentations du jour en exposant ses réflexions au sujet du « traitement moral » pratiqué à la Retraite de York (Angleterre) depuis sa fondation en  1796. Elle débute sa présentation avec des images de « fous » enfermés dans des cages en République Populaire de Chine. Celles-ci ont circulé sur Internet et particulièrement choqué l’opinion, car elles exposent une situation ayant cours aujourd’hui. Situation similaire à ce que l’on pouvait observer en Europe jusqu’au milieu du XIXème siècle. L’événement historique dont traite Zhao Xiurong a pris place il y a plus de deux siècles, lorsque William Tuke, homme d’affaires et philanthrope anglais, tente d’offrir une alternative aux conditions de détention des aliénés desquelles il a été le témoin malheureux, en ouvrant la Retraite de York. Ce qui intéresse la chercheuse, c’est ce tournant historique que constitue le « traitement moral » (modèle thérapeutique dont le développement a commencé en France, avec le médecin Philippe Pinel), dans lequel l’aliéné cesse d’être perçu comme un être dangereux à éloigner de la société pour devenir un individu capable de fonctionner en groupe.

L’idée maîtresse du processus thérapeutique mis en place à la Retraite (et développée essentiellement par Samuel Tuke, petit-fils de William) est celle du « self-contrôle »: « l’ami » (car le projet de Tuke s’inscrit dans l’idéologie quaker, celle d’une « société religieuse d’amis ») est associé à sa ré-intégration dans le groupe, car on lui demande d’oeuvrer au bien-être de tous les habitants de la maison. Il est donc mu par la peur, aurait critiqué Foucault[1]. Comme nous tous, « qui ne nous promenons pas nus », rétorque la Prof. Zhao, implicitant qu’une part sinon de peur tout du moins d’auto-contrainte est nécessaire à la vie en communauté, à des degrés variables en fonction des individus.[2] Si elle semble regretter l’importance dévolue à la prière à la Retraite (tout en admettant que la croyance en une « Lumière Intérieure » inextinguible est la clé de voûte de cette utopie), Zhao Xiurong insiste sur le rôle de la Retraite de York dans l’évolution du regard porté sur les aliénés qui s’opère au XVIIIème siècle. Elle conclut sur une note optimiste en effectuant un retour sur la Chine: entre 2004 et 2011, 1147 malades ont été libérés des cellules qui les privaient de liberté.

La deuxième intervention de la journée, celle du Prof. Mark Harrison, Directeur de l’unité Wellcome pour l’Histoire de la médecine de l’université d’Oxford et professeur d’histoire de la médecine, a porté sur l’évolution de la nature des interactions médicales entre la Chine et l’Occident. Harrison, qui s’est attaché surtout à exposer des points de vue occidentaux sur la médecine chinoise, identifie six moments distincts dans l’histoire de ces « rencontres ». Le premier temps remonte au début du XVIIème siècle. Les comptes-rendus datant de cette époque (et jusqu’à la première moitié du XVIIIè) reflètent des vues teintées d’admiration (pour les techniques de classification par exemple) et d’orientalisme (« les Asiatiques ont une imagination débordante et joyeuse, mais les Européens excellent dans le raisonnement et le jugement », Floyer 1701).

Le deuxième temps de l’histoire de ces relations se situe dans la seconde partie du XVIIIème siècle, où, alors que la médecine occidentale prend graduellement conscience de ses spécificités (emphase sur l’anatomie et la pathologie, essentiellement), ses praticiens commencent à utiliser certaines techniques (essentiellement de moxibustion) en provenance de Chine, notamment pour le traitement de maladies chroniques. Le XIXème siècle  (3ème moment) est marqué par un fort intérêt pour l’acupuncture, et voit la publication de nombreux articles en Angleterre, en France, en Italie, en Allemagne ou encore aux Etats-Unis. Puis, conséquence de l’expansion des puissances impériales européennes, les contacts entre praticiens occidentaux et chinois se multiplient et s’intensifient. Mais études et discours sont marqués par les concepts de race, de culture, de civilisation et de différence.

Enfin, d’après Harrison, le dernier temps de cette histoire complexe voit l’avènement d’un engouement pour la médecine traditionnelle chinoise et l’émergence d’une nouvelle catégorie de praticiens occidentaux (dans le sillage de l’œuvre de Georges Soulié de Morant), résultat des critiques croissantes adressées à la médecine occidentale, alors de plus en plus souvent dénoncée comme iatrogène et trop proche de l’industrie pharmaceutique. Le défi rencontré depuis lors par les thérapeutes et les chercheurs consiste à trouver les moyens d’adapter le système de la médecine traditionnelle chinoise sans le dévoyer, à la valoriser sans l’égarer dans les pièges de la commercialisation, bref, à lui faire conserver ses spécificités dans un système de santé de plus en plus global.

Le Professeur Zhang Daqing,  directeur de l’Institut des humanités médicales de l’université de Pékin, a pris pour point de départ de sa réflexion la fascination chinoise – notablement celle  de l’important reformateur néo-confucéen Kang Youwei – pour le geste chirurgical d’un médecin russe, le Dr. Voronoff, qui fut le premier à transplanter des testicules de singe sur un être humain, au début du XXème siècle. L’introduction de ce type de transplantation en Chine passe par John Brinkley, dès 1923. Si le XXème siècle occidental voit se multiplier les interventions chirurgicales (maladies thyroïdiennes, tumeurs de la sphère abdominale, maladies cardiaques), les xénotransplantations (singes, cochons, chiens et humains) restent relativement peu fréquentes. Or elles ont rencontré un important succès en Chine. La Chine de cette époque, explique le Prof. Zhang, se trouve marquée par le Mouvement pour la Nouvelle Culture (五四运动), et accueille de ce fait d’un œil nouveau les techniques scientifiques occidentales. C’est d’ailleurs précisément ce moment d’échanges et d’ouverture qui pose les bases nécessaires à la transmission des connaissances et techniques médicales modernes entre la Chine et l’Occident. Mais cette raison n’explique pas à elle seule le succès de ces interventions; si ce type de xénotransplantations a pu rencontrer un tel succès en Chine (bien que sur une période de temps relativement limitée: uniquement jusqu’en 1930), c’est aussi parce qu’elle rencontre des représentations du corps et de la santé qui sont profondément enracinées dans le canon médical chinois. Ainsi, le lien entre sperme et force vitale est déjà établi dans les traités du célèbre médecin des Tang Sun Simiao (孙思邈), qui stipule que d’un orgasme sans éjaculation résultera une augmentation de la force vitale de l’homme et, par là même, une longévité accrue. Par ailleurs, toute technique ou art visant à « repousser le vieillissement et retrouver la jeunesse »(反老还童术) trouve un écho favorable sans doute en raison de l’importance accordée à la jeunesse également dans le corpus canonique taoïste.

Pour la quatrième intervention de la journée, la Prof. Gao Xi, professeur d’histoire et d’histoire de la médecine à l’université de Fudan, a proposé une intervention intitulée « Connaissance médicale et anatomie en Chine au XIXème siècle » et portant sur la traduction chinoise du Gray’s Anatomy, en tant qu’illustration des échanges de connaissances médicales entre la Chine et l’Occident.

Le Gray’s Anatomy, référence occidentale en matière d’anatomie depuis 1858, est traduit en chinois en 1886, soit moins de trente ans après sa parution originale par des traducteurs du  Tongwenguan (同文馆), école gouvernementale fondée à Pékin en 1862 et vouée à l’enseignement des langues occidentales, puis des matières scientifiques (mathématiques, physique). Les traducteurs sont influencés et aidés dans leur entreprise par John Dudgeon (1837-1901), médecin anglais, le premier à dispenser en Chine des enseignements sur l’anatomie telle qu’elle est comprise à l’époque en Europe. Parmi les nombreuses difficultés rencontrées lors de cette traduction, la plus représentative, sans doute, des profondes dissemblances entre représentations du corps en Occident et en Chine, concerne le chapitre du Gray’s consacré au cerveau: celui-ci n’occupe, en effet, qu’une place anecdotique dans la physiologie en médecine traditionnelle chinoise, explique la Prof. Gao. Le chapitre intitulé « Du cerveau » (论脑) a donc nécessité la mise en place d’une véritable méthodologie de la traduction, principalement basée sur l’identification des similarités et des différences de valeurs et de conceptions, et les « trois principes » (que Dudgeon s’était fixé): maîtriser les connaissances anatomiques, comprendre le chinois, et connaître la médecine chinoise traditionnelle.

La présentation de Micheline Louis-Courvoisier, historienne et Professeur à l’Institut Ethique Histoire Humanités de la faculté de médecine de l’université de Genève, a opéré un retour vers l’Occident, en se concentrant sur le médecin suisse Samuel Auguste Tissot. « Médecin des pauvres » à Lausanne, né à Grancy en 1728, ayant étudié les humanités à Genève, puis la médecine à Montpellier, Tissot a publié de nombreux ouvrages sur des maladies touchant spécifiquement certaines catégories sociales. Il a notamment connu un grand succès éditorial avec son Avis au peuple sur sa santé, dans lequel il décrit avec une précision symptomatologique étonnante les maladies les plus communes et les traitements les plus adéquats. Mais ce qui intéresse particulièrement la chercheuse, c’est la confusion  entre médecine et morale que l’on peut observer dans les écrits du médecin. Ainsi, il arrive que le médecin vaudois ne se prive d’utiliser, dans cet ouvrage, des termes accusateurs et méprisants à l’égard du « peuple ».

Cette tendance à la moralisation se perçoit de manière plus marquée encore dans son travail intitulé Onanisme, notamment quand il prétend que la masturbation est une pratique fatale voire encore « plus fatale peut-être que la variole… ». Dans sa politique éditoriale, Tissot poursuit plusieurs objectifs. Il tente en premier lieu d’atteindre une population qui n’a pas facilement accès à des soignants et d’alors leur délivrer des conseils utiles pour des situations inconfortables ; mais ses ouvrages sont également un moyen d’élargir sa clientèle à travers un lectorat européen. Cette stratégie lui a d’ailleurs amené un très grand nombre de consultations épistolaires.  Sa grande popularité atteste du fait que le mélange morale-médecine ne heurtait pas ses contemporains.

La contribution de Lucia Candelise, la dernière de cette journée, peut être envisagée, à certains égards, comme un prolongement de celle de Mark Harrison: la chercheuse s’intéresse en effet à ce que l’on pourrait qualifier d’interprétations ou, plus simplement, d’adaptations des pratiques médicales traditionnelles chinoises en Europe. Exploitant une stratégie comparative, Lucia Candelise s’attache à démontrer les spécificités propres à l’Italie, à la France et à la Suisse dans leur réception des théories et méthodes de la MTC.

Si la communauté médicale chinoise a pu donner à son homologue occidental une impression d’immobilité, en insistant de façon répétée sur la « longue et riche histoire »[3] de sa médecine, et en lui conférant une identité unifiée par la simple dénomination de « médecine traditionnelle chinoise », la réalité des pratiques est, elle, mouvante et multiple. Comment fonctionne ce jeu entre discours et pratiques, dans un contexte de globalisation de la santé?

En France, Georges Soulié de Morant (1878-1955) introduit l’acupuncture dans plusieurs hôpitaux parisiens dans les années trente, en se basant sur ses propres interprétations des classiques médicaux chinois. À la suite de son travail, la médecine traditionnelle chinoise est représentée, aux yeux des praticiens et du public français, quasi exclusivement par l’acupuncture. Depuis Paris, l’acupuncture se propage ensuite en Suisse, ou elle est portée par Pierre Schmidt entre 1948 et 1968, et en Italie, via Alberto Quaglia Senta, entre 1949 et 1970. Dans ces deux cas, ainsi qu’en France, l’implantation de l’acupuncture suit un même mouvement, en trois temps: a. initiative individuelle b. fondation d’une (ou plusieurs) première(s) société(s) ou association(s) c. légitimation et expansion des pratiques.

La journée s’est achevée alors que les discussions étaient loin d’être closes, tant participants et public se sont montrés enthousiasmés par les questions soulevées. Il est apparu clairement que des événements comme celui-ci étaient nécessaires et pertinents aujourd’hui, alors que la globalisation pousse à penser la santé, les sciences médicales, et leur traductabilité avec une attention renouvelée.


[1] Voir Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique. Paris: Gallimard, 1972.

[2] Sur ce point, la réflexion peut être prolongée par la lecture d’Erving Goffman (Asylums: Essays on the Condition of the Social Situation of Mental Patients and Other Inmates. New York: Doubleday & co, 1961).

[3] Taylor K., “Divergent Interests and Cultural Misunderstanding: The Influence of the West on Modern Chinese Medicine”, Social History of Medicine, 17-1, 2004, pp. 93-111.


Cette contribution a été relue par Micheline Louis-Courvoisier.

WIDMER, Manon. « Communication et circulation des connaissances médicales entre Chine et Occident ». In Blog Scientifique de l’Institut Confucius, Université de Genève. Lien permanent: https://ic.unige.ch/?p=736, consulté le 06/23/2024.