Le poète comme traducteur : Atouts et faiblesses

Grâce Poizat-Xie

Le 15 novembre 2013, l’Institut Confucius et l’Unité des études chinoises de l’Université de Genève ont conjointement organisé un événement intitulé « Le poète comme traducteur — atouts et faiblesses », événement comprenant une conférence ainsi qu’une lecture, toutes deux autour du poète chinois Yang Lian (1955-).

Yang Lian est une figure majeure de la poésie contemporaine chinoise. Né à Berne dans une famille de diplomates, il est l’un des représentants de l’école dite « obscure » des années quatre-vingt, et a été élu l’un des dix plus grands poètes de Chine en 1988 suite à un sondage réalisé auprès de lecteurs chinois. Par la suite, il a résidé successivement en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux USA, en Allemagne, et vit depuis 1993 à Londres. Il a été nominé pour le prix Nobel de littérature, et a obtenu le prix international Flaiano pour la poésie en 1999, ainsi que le prix Nonino en 2012.

Yang Lian est non seulement l’un des poètes chinois les plus actifs et innovateurs sur la scène internationale, mais il est également un traducteur acharné de poésie anglaise. Il a lancé, en collaboration avec le poète anglais W. N. Herbert, un projet intitulé « Traduction mutuelle d’œuvres poétiques en chinois et en anglais par des poètes » (Shiren huyi 诗人互译) auquel ont participé vingt-sept poètes chinois et anglais, dans le cadre du « Projet Art et Pensée de la poésie contemporaine ». Le résultat a été publié simultanément en anglais et en chinois en 2013, avec les recueils « The Third Shore » édité par Shearsman Books Ltd. à Bristol, et « Dahai de disan an 大海的第三岸 » édité par la East China Normal University (Huadong Shifan Daxue 华东师范大学) à Shanghai. Yang Lian a été invité à l’Université de Genève dans ce contexte, afin de s’exprimer autour de la thématique « Le poète comme traducteur ».

L’événement comprenait deux parties : une conférence donnée par Yang Lian, puis une lecture des traductions en différentes langues européennes des trois poèmes « Papillon » (Hudie 蝴蝶) de Yang Lian, effectuées par des étudiants et des traducteurs professionnels de Genève.

Lors de la conférence, Yang Lian s’est tout d’abord prononcé en tant que poète. En citant la fameuse déclaration du poète sud-africain Breyten Breytenbach, « La poésie est notre unique langue maternelle », il a affirmé que la poésie n’est pas seulement une langue, mais aussi un mode de pensée. Elle permet aux langues de s’engager dans une quête de profondeur, et au monde de communiquer à travers cette profondeur. La poésie admet la traduction comme « la plus grande langue du monde d’aujourd’hui » – étant ainsi considérée par certains dans le contexte de globalisation actuelle – tout en gardant une beauté de réflexion et d’approfondissement.

En tant que traducteur de poèmes, Yang Lian a ensuite considéré qu’à travers cette activité de traduction, les poètes-traducteurs plongent dans le cœur de la poésie, atteignant ainsi la réalité de la création ainsi qu’une compréhension de soi-même. Cette traduction ne consiste pas seulement en un texte original et un texte traduit, on peut la comprendre comme une autre langue en soi. « Traduire de la poésie, ce n’est pas couper un arbre et déplacer son tronc, mais c’est planter une graine, c’est plonger au cœur des racines de l’œuvre originale puis faire pousser un nouvel arbre en partant de celles-ci ». Même si des idées telles que « la poésie est intraduisible » ou « la poésie est perdue dans la traduction » sont assez répandues, Yang Lian adhère à la pensée de Walter Benjamin, qui nomme la traduction « troisième langue ». Yang Lian considère que l’océan de la poésie possède plus de deux rives, et qu’une troisième rive existe: « elle se situe au sein du dialogue positif et bienveillant entre auteur et traducteur, permettant à deux langues distinctes de se mettre à nu et de se réinventer selon une méthode optimale. C’est une transformation chimique qui est belle, mystérieuse et sinueuse, et ceux qui ne l’ont pas personnellement expérimentée ne peuvent en saisir tout le prodige »
[1].

Yang Lian a ensuite analysé les atouts et les faiblesses de la traduction poétique par les poètes. Les points faibles « concernent les langues étrangères, rares sont en effet les poètes qui prennent le titre de traducteur ». Mais les points forts sont bien plus importants et évidents à ses yeux, il s’agit de « cette compréhension complète, approfondie et aussi rapide que l’éclair de tout sentiment poétique ». « Cette compréhension se déverse à la verticale, stimulant de la tête aux pieds chaque organe du poète, ouvrant ainsi son corps au langage. Une suite de nécessités : une lecture sévère, un examen impitoyable, des plaisirs et des douleurs recréés. D’innombrables pourquoi : pourquoi ce rythme-là, pourquoi cette structure-ci ? Comment interagissent la forme et le sens ? »

Yang Lian a illustré la profondeur et la spécificité du travail d’un poète-traducteur à l’aide de trois exemples : ses propres traductions des poèmes « Water » et « Madhouse » de Georges Szirtes, et « The Mirror Orchid » de Pascale Petit. Dans le premier, le rythme et la forme représentent les difficultés principales. Les rimes croisées et les césures sont déployées avec une telle minutie que le traducteur est forcé à garder l’œil collé au texte original. Dans le second, l’utilisation ironique du terme allemand Gesundheit par un poète anglophone d’origine juive rend la tâche de traducteur quasi impossible. Yang Lian a eu l’idée de le traduire par une expression caractéristique des Japonais qui parlaient le chinois lors de la Deuxième guerre mondiale, jirou dadade (肌肉大大的, qui signifie « très musclé »). Dans le même poème, on retrouve également une expression en français, « amour fou », qui est rendue par Yang Lian par zongqing sitong (纵情私通). Dans le troisième poème, les longues phrases, les nombreuses images et le caractère tendu de la structure demandent au traducteur un effort considérable pour les reproduire dans la version traduite. Afin de garder la musicalité et la sonorité du poème, comme par exemple les deux « f » et les six « s » entremêlés comme des serpents à sonnette dans la phrase « the fossil-flowers with stone petals and sulphur stems », Yang Lian a choisi huashi hua you shihua ban (化石花有石化瓣), huashi et shihua se faisant phonétiquement écho.

Pour discuter des difficultés dans la traduction du chinois vers l’anglais, Yang Lian a pris son poème « 1989 » comme exemple, traduit par Brian Holton. La langue chinoise ne possède pas de temps verbaux. Ainsi, ce poème doit-il être rendu au passé ou au présent ? Plusieurs anciennes traductions avaient choisi le passé, jugeant logique que l’année 1989 soit en effet du passé. Mais lorsque le poète-traducteur Brian Holton a finalement opté pour le présent comme représentant du temps universel, Yang Lian a senti que le traducteur avait saisi l’essentiel de sa pensée poétique : pour lui, 1989 n’est pas un événement du passé, mais reste toujours d’actualité, il suffit de regarder l’histoire. A cet égard, il est significatif de remarquer que le poème finit par Zhe wufei shi puputongtong de yinian (这无非是普普通通的一年 C’était simplement une année ordinaire).

En conclusion, Yang Lian a déclaré que traduire un poème, c’est pour lui comme sonder la profondeur d’une autre mer, et la comparer avec sa propre mer. Il pense que « chaque personne qui le souhaite, au travers de l’écriture, de la traduction, de la critique ou de la lecture, même un débutant en langue étrangère qui n’a fait qu’effleurer la traduction de poèmes, chacun peut atteindre la « troisième rive » ». Par la poésie, nous pouvons découvrir la réalité, la pensée et la culture d’une nation et d’une époque : « traduire de la poésie, c’est à la fois perdre et recevoir ».

Lors de la seconde partie, les étudiants de l’Unité des études chinoises et les participants de l’atelier de traduction littéraire de l’Institut Confucius ont présenté devant l’auditoire leur travail longuement préparé avant l’arrivée du poète. Marie Orsi et Marlène Boily, de la classe de traduction littéraire du Master en études chinoises, ont lu respectivement les traduction françaises de « Papillon – Nabokov » et « Papillon – Berlin ». La traduction allemande de ce dernier a été lue par Rahel Gruber, étudiante en Master Asie. Wendy Werneth, traductrice de l’Office des Nations Unies, Willard White, traducteur indépendant, Maria Cardines, traductrice indépendante, et Alexandre Askourdihkine, traducteur de l’ONU, ont ensuite lu respectivement les traductions anglaise, italienne et russe de « Papillon – Vieillesse ». Après chacune de ces lectures, Yang Lian a récité avec beaucoup d’émotion ses poèmes originaux en chinois. Fan Xin, étudiant en Master de chinois, et Emilie Stegmüller, étudiante en 3ème année, ont lu « À Ai Weiwei » en chinois et en français. Finalement, Chu Xiao, étudiante de l’Université de Renmin en échange à l’Université de Genève, a récité le début de « Chaque jour le soleil est neuf » en mandarin. Yang Lian a été très enthousiasmé par l’étendue linguistique de la lecture, car il s’agissait de la première fois qu’il participait à une lecture en plusieurs langues (chinois, français, anglais, italien, allemand et russe)
[2].


Cette contribution a été relue par Letitia Flück et Thomas Barbier.

POIZAT-XIE, Grâce. « Le poète comme traducteur : Atouts et faiblesses ». In Blog Scientifique de l’Institut Confucius, Université de Genève. Lien permanent: https://ic.unige.ch/?p=519, consulté le 06/23/2024.


[1] Les citations viennent de la préface de l’ouvrage intitulé La troisième rive de l’océan, traduite pour l’occasion par Letitia Flück et Thomas Barbier.

[2] Les traductions italienne et russe de « Papillon – Vieillesse » ont été publiées depuis sur le site internet de Yang Lian : http://yanglian.net/yanglian_en/works/hudie_laonian_italian.pdf et http://yanglian.net/yanglian_en/works/hudie_laonian_russian.pdf. La traduction française des trois « Papillon » sera publiée dans le dernier numéro 2014 de la revue « Poème » (Paris); elle est aussi disponible sur le site internet de Yang Lian : http://yanglian.net/yanglian_en/works/hudie_french.pdf.