Quelques réflexions sur la traduction littéraire du chinois vers les langues européennes

Grâce Poizat-Xie, Giulia Brocco

De mars 2012 à mai 2013, nous avons organisé un atelier de traduction littéraire. L’idée initiale était d’un côté de discerner les principaux obstacles dans la traduction du chinois vers quelques langues européennes, de l’autre, de constater le degré de similitude ou de différence de ceux-ci dans lesdites langues.

Cinq groupes linguistiques de deux à trois personnes ont été constitués : français I et français II, anglais, italien, russe et allemand. Les participants étaient des enseignants et des étudiants en fin d’études de l’université de Genève, des traducteurs professionnels des Nations Unies, des traducteurs indépendants et des traducteurs invités de Chine[1]. À l’exception des personnes du groupe français II (constitué de traducteurs professionnels du chinois vers le français, de langue maternelle chinoise), tout le monde traduisait vers sa langue maternelle et le français a été utilisé comme repère et base de discussion. Notons également que tous les participants pratiquent plusieurs langues étrangères à différents degrés.

Au rythme d’un extrait par séance et par mois, nous avons étudié neuf textes en quatre genres littéraires différents[2]. De manière générale, la procédure de travail a consisté à laisser chaque participant traduire à domicile dans un premier temps un texte choisi préalablement par l’organisatrice du séminaire Grâce Poizat. Ensuite, les membres de chaque groupe discutaient les différentes versions de chacun et se concertaient pour présenter une version commune, ainsi qu’une liste des difficultés rencontrées. Puis l’organisatrice se chargeait d’en faire la synthèse servant de base de discussion au séminaire. Pendant le séminaire proprement dit, nous discutions et comparions les difficultés communes et les solutions proposées ou envisageables. A la fin, si le temps le permettait, les questions propres à chaque groupe ou à chaque participant étaient abordées. Ces extraits concrets nous ont donné l’occasion de mettre en évidence un certain nombre de difficultés d’ordre lexical, syntaxique, stylistique ou liées aux expressions figées, aux métaphores et aux titres. Dans cet ordre, nous présentons ci-après une partie de nos discussions et réflexions.

 1. Difficultés concernant les termes à connotations spécifiques

Une première catégorie de difficultés d’ordre lexical concerne certains mots qui ont une connotation spécifique à la société ou à la culture chinoise. Dans ce type de cas, les traducteurs ont en général recouru à une interprétation, une adaptation, voire une explication afin que le lecteur puisse saisir leur signification. Par exemple, le terme de hukou 户口. Ce mot décrit un système de permis de résidence ayant pour objectif de contrôler et limiter la population urbaine qui n’a pas d’équivalent en Europe (sauf en russe où прописка désigne le même système remontant à l’époque soviétique). En français on peut donc le traduire par « permis de résidence en ville », qui ressemble plus à une explication qu’à une traduction du mot original.

Une deuxième catégorie de difficultés lexicales se rapporte à des noms abstraits, ayant une portée artistique, philosophique ou religieuse extrêmement chargée. Par exemple, le concept de jingjie 境界 indique à l’origine la frontière d’un terrain, puis son sens s’étend dans le domaine abstrait en décrivant un effet artistique ou un état spirituel. Dans le bouddhisme par exemple, le mot a une connotation très précise. Mais le mot s’emploie surtout en référence à une valeur esthétique, une réaction provoquée par la présence d’une œuvre artistique, un effet de transcendance venant et au-delà de l’œuvre, ou encore un état d’âme. Dans ce dernier cas, nous n’avons pas trouvé de traduction équivalente et satisfaisante. Nous avons été contraints de proposer, selon le contexte, des variantes plus ou moins acceptables.

Une troisième catégorie concerne des cas où une polysémie et/ou l’ambiguïté intentionnellement voulues par l’auteur se présentent comme un obstacle majeur qui tourmente le traducteur. Par chance, le contexte suffit souvent pour sélectionner une des significations portées par le même mot. Mais parfois, on peut dire même souvent, c’est le cas notamment en poésie, l’auteur joue sur la plasticité du mot, et crée un effet de double voire triple sens, ou une ambiguïté. Pour traduire, il faut donc en premier lieu comprendre et interpréter. Or, toute compréhension et toute interprétation sont teintées de subjectivité et marquées par un positionnement personnel dont la pertinence relève toujours d’un choix individuel. Le titre de la courte nouvelle de Yu Qing, Renzheng, nous a ainsi obsédés longuement. Le texte raconte l’anecdote d’un travailleur migrant devenu handicapé suite à un accident de chantier, et devant rentrer au village par le train. Comme il n’a pas d’argent pour aller à l’hôpital demander un certificat, ses amis l’aident à acheter un billet « enfant » (dont le prix est identique à celui d’une personne handicapée). Par la suite, la contrôleuse, ainsi que le chef du train, exigent un véritable certificat d’invalidité, alors que le travailleur leur montre son handicap. Les autres passagers sont indignés, et ils demandent aux deux fonctionnaires de prouver qu’ils sont des êtres humains en présentant leur certificat d’humanité. Le mot retenu pour le titre de la nouvelle, Renzheng 人证, prend tout son sens dans ce contexte particulier : il s’agit non seulement d’une pièce d’identité, comme l’emploient les protagonistes du texte, mais aussi et surtout une « preuve d’humanité », signification cachée mais aussi allusion sous-entendue. Cela peut aussi impliquer le « témoin d’humanité », ou plutôt manque d’humanité, et ce que l’auteur veut démontrer. La polysémie du mot zheng 证 (« certificat, preuve, témoin, évidence ») joue pleinement son rôle polysémique, difficile à déterminer.

La quatrième et dernière catégorie porte sur certains mots dont le sens est flou. L’exemple type est celui de mots désignant des sentiments de joie dans la prose de Wang Meng. L’auteur a d’ailleurs pour but de décrire par quatre termes précis les sentiments ou les sensations de joie : gaoxing 高兴, kuaile 快乐, huanxin 欢欣 et xiyue 喜悦, correspondent respectivement aux « contentement », « joie », « gaieté », et « réjouissement ». Mais comment faire correspondre les termes ? Comment peut-on être sûr que « gaieté » correspond à huanxin 欢欣, mais pas à huanyu 欢愉, xiyue 喜悦, huanxi 欢喜, ou encore d’autres termes ? Avons-nous raison de considérer que différents peuples ont les mêmes ressentis vis-à-vis de ces termes ? La recherche en sciences affectives nous répondrait certainement avec beaucoup de nuances.

Pour terminer, nous mentionnons ici le fameux casse-tête des traducteurs du chinois: les prénoms, les surnoms et les appellations (familiales et sociales). L’usage du prénom, en chinois, relève d’un système social et linguistique particulier, qui diffère à de nombreux égards du système européen. Certaines études ont été menées à ce sujet[3]. En attendant la création d’un meilleur moyen de transcription à cet usage, la tendance actuelle privilège la transcription phonétique en pinyin. Cependant, du point de vue des participants au séminaire, chaque cas mérite une réflexion spécifique. Par exemple, dans le cas de la nouvelle Dialogue dans le bus, les deux personnages se nomment Li Xiaodao 李小道 et Fang Dalu 方大路, littéralement « Li Petit Voie » et « Fang Grande Route ». Bien que l’auteur établisse une opposition apparente de ses deux personnages (car chacun pensent qu’il est différent ou supérieur à l’autre), il est clair qu’il veut d’abord montrer la banalité des protagonistes en utilisant deux morphèmes extrêmement courants (da « grand », xiao « petit ») dans les prénoms chinois. Dans le même temps, la synonymie des autres morphèmes des deux prénoms (dao « voie» pour le premier,  lu « route » pour le second) marque l’intention de l’auteur : les deux personnages sont exactement semblables, menteurs l’un comme l’autre. Plusieurs propositions de traduction ont été avancées pour gérer ce type de cas : a. traduire une première fois littéralement, pour ensuite reprendre le pinyin (cette méthode marche assez bien lorsqu’il s’agit de surnoms) ; b. mettre une note en bas de page (avec le risque d’avoir ensuite beaucoup de notes) ; c. utiliser le pinyin lorsqu’il n’existe pas de lien fort avec le texte (situation assez rare finalement). Actuellement, il n’existe pas une solution idéale. Dans ce cas concret, peut-on adopter la méthode de « modulation » en combinant le nom de famille en pinyin et la traduction du prénom, ce qui donne « Sentier Li » et « Boulevard Fang » ?

2. Difficultés de transposer certaines structures

Lorsque nous traduisons du chinois vers les langues européennes, il s’avère souvent nécessaire de changer certaines structures courantes en chinois. Un cas bien connu est celui de l’usage du sujet, qui, dans la phrase chinoise, n’est pas obligatoire, et donc souvent absent. Or, en français, mais aussi en italien, en anglais et en allemand (mais pas en russe), il est impossible de former une phrase sans sujet. Choisir le « bon sujet » peut s’avérer très compliqué. Un autre exemple fréquent est celui des répétitions. La langue chinoise répète volontiers les mots, et surtout les verbes. Par exemple, dans Dialogue dans le bus, la séquence Li Xiaodao shuo (Li Xiaodao dit) est répétée 14 fois et Fang Dalu shuo (Fang Dalu dit) 13 fois. Il n’est pas très élégant, parce que très lourd, de traduire cela littéralement et systématiquement dans une langue européenne. Le traducteur a ici une certaine liberté de trouver des moyens de variation, ou de recourir à des procédés tels que l’omission.

Un autre exemple : le chinois emploie beaucoup de constructions verbales, généralement courtes, et peu de relatives ou de structures subordonnées. Au contraire, les cinq langues en question permettent de construire de longues phrases à l’aide de relatives, de participes passés et présents, de prépositionnels, etc. Le rythme de ces dernières est complètement différent de celui du chinois. Prenons l’exemple de la phrase Lishi shi ren xiede, yingxiong shi renzaode 历史是人写的,英雄是人造的, tirée de Guxiang de chuanshuo (Légendes du pays natal). En français on préfèrera l’usage d’une relative pour éviter de répéter le verbe : « Ce sont les humains qui écrivent l’histoire, et créent les héros »; en italien on gardera la structure en deux phrases, en choisissant des verbes différents, la répétition est donc aussi évitée tant bien que mal : « la storia è scritta dagli uomini, gli eroi sono fabbricati ».

Certaines structures grammaticales propres à la langue chinoise s’avèrent délicates quant à leur compréhension. Tous les participants de l’atelier ont un excellent niveau en chinois, mais on peut constater quelquefois des erreurs de compréhension. Voici une illustration de ce type de difficulté: la phrase daiyou xing’ershang secai 带有形而上色彩, tirée de  l’essai Xiyue 喜悦. Durant la discussion, personne (sauf les sinophones du groupe français II) n’a pensé que xing’ershang (métaphysique) formait une séquence sémantique.

La transposition de certaines structures entraîne parfois la modification du style. D’un côté, comment garder le style de l’auteur dans une autre langue, y compris les particularités de la langue chinoise, comme mentionné ci-dessus; de l’autre, comment gérer le style particulier du traducteur, si l’on considère que la traduction est aussi une activité créative, malgré le fait qu’elle ne situe pas sur le même niveau que d’autres formes de création littéraire ou artistique. Il existe depuis toujours deux écoles de traduction : la sourcière et la cibliste. Les partisans de la première insistent sur le principe de fidélité et essaient de garder au maximum les éléments exotiques de la langue de départ afin de faire découvrir au lecteur les formes du texte original, venu d’un autre monde. Ceux de la seconde école mettent l’accent sur le texte traduit et le rendent, autant que possible, le plus naturel et le plus accessible possibles, en privilégiant les attentes linguistiques, stylistiques et socioculturelles des destinataires. Cette question devient encore plus épineuse lorsqu’il s’agit de langues éloignées.

Le choix de temps nécessite aussi certaine réflexion. Quel temps choisir pour un récit comme Renzheng ou comme Dialogue dans le bus? Au présent ou au passé? Dans ces deux cas, le présent produit un effet de pièce théâtral, l’action se déroule devant le lecteur ; tandis que le passé permet à l’auteur de rester un narrateur neutre qui n’intervient pas, ou peu, dans la réaction du lecteur. Au cours du séminaire, nos groupes linguistiques ont fait des choix différents: français I et anglais ont choisi de traduire le texte entièrement au présent ; français II et italien au passé simple. Un autre exemple concerne les nombreux parallèles et anaphores dans les textes chinois. Étant donné que le chinois est une langue morpho-syllabique (une syllabe représente généralement un morphème), chaque caractère se prononçant une syllabe, il est facile et courant pour les auteurs chinois de créer un équilibre à l’aide de juxtaposition de mots, de structures voire de phrases. Faut-il garder cette particularité pour obtenir l’effet stylistique du texte d’origine, ou s’adapter à la langue d’arrivée en suivant ses propres règles et usages ? Pour reprendre le même exemple cité plus en haut : lishi shi ren xie de, yingxiong shi ren zao de 历史是人写的,英雄是人造的, deux versions françaises ont été proposées, « l’histoire est écrite par les gens, et les héros (aussi) sont créés par eux » et « ce sont les gens qui écrivent l’histoire et qui donc forgent les héros ». Les deux traductions nous ont semblé également convenables, selon le goût et le critère de chacun.

3. Difficultés en matière de traduction des expressions figées et des métaphores

Par expressions figées, nous désignons ici les combinaisons plus ou moins fixées par l’usage. Ces locutions idiomatiques spécifiques au chinois véhiculent souvent un patrimoine historique et culturel. Pour la traduction, il existe trois possibilités : a. les traduire littéralement lorsque la signification peut être conservée ; b. les traduire littéralement mais leur signification ne sera pas perçue de manière similaire à l’original; c. s’il est impossible de traduire littéralement, transposer la signification en une forme compréhensible au lecteur. Pour le premier cas, l’exemple de lengxiao 冷笑 (littéralement « froid – rire », ricaner) se traduit relativement bien en italien avec l’expression « ridere freddamente », ou wangben 忘本 (« oublier – racine »,  renier son passé / son origine / sa classe) donne en anglais « forget our roots » et allemand « seine Wurzeln vergessen ». Pour le second cas, l’expression kugualian 苦瓜脸 (littéralement « visage de concombre amère », désigne un visage dépité, un air embarrassé) devient une métaphore inutilisable dans le contexte européen, car un lecteur français, anglais, russe ou italien n’est pas familier avec ce légume fréquemment consommé en Chine. Dans ce cas, soit on interprète le sens de la métaphore, soit on trouve une métaphore au sens proche dans la langue d’arrivée, le choix pour le français a été « dépité », et en anglais « grimacing ».

Les chengyu 成语, expressions à quatre caractères, font partie du troisième cas de figure. Beaucoup d’entre elles se réfèrent à des histoires tant authentiques que imaginaires appartenant au patrimoine culturel chinois. Il est souvent difficile de comprendre leurs significations sans connaître leurs origines. Le traducteur doit donc absolument expliciter leur signification. Parfois aussi, il est délicat de choisir entre le sens propre et le sens figuré. Exemple : Xingfeng-zuolang 兴风作浪, littéralement « exciter le vent et soulever les vagues », et au sens figuré « Provoquer des troubles ». Comme le sujet du chengyu est une tortue d’eau douce légendaire, les deux sens sont possibles.

Étroitement liée à l’analyse ci-dessus, les métaphores employées dans une langue renvoient souvent à l’image et à la pensée de ses utilisateurs. Et l’attitude du traducteur face aux métaphores apporte un élément dans la formation du style. Celui-ci peut (a) traduire la métaphore si celle-ci est commune aux deux langues, (b) la remplacer par une autre métaphore de sens proche ou par une autre expression qui correspond mieux à l’usage de la langue d’arrivée, (c) supprimer la métaphore en explicitant son sens. Mais mieux veut éviter la dernière solution, car la figure imaginaire ou rhétorique de la métaphore serait alors perdue. Voici une illustration du deuxième cas de figure. Gongsi jiu chao le yi pan « youyu » qing tamen liang ge ren gongcan 公司就炒了一盘“鱿鱼”请他们两个人共餐 signifie que l’entreprise les a licenciés tous les deux (à cause leurs plaintes mutuelles à la direction de l’entreprise). Sa traduction littérale est incompréhensible : « l’entreprise fit sauter une assiette de calmars et les invita les deux personnes à manger ensemble ». Si l’on précise le sens, on risque d’effacer l’ironie du passage et d’en perdre la rhétorique. La proposition du groupe français I « L’entreprise les avait donc gracieusement remerciés les deux à la fois » nous a semblé adéquate: nous n’avions pas une nouvelle métaphore, mais « gracieusement remerciés » produisaient quasiment le même effet.

Les contraintes et la créativité du traducteur étaient au cœur de notre discussion durant toutes les séances du séminaire. Même si nous reconnaissons volontiers que cette liberté de créer a une certaine limite, peu de chercheurs et traducteurs contestent l’idée qu’ils « recréent » quelque chose de nouveau lors de la traduction, cela malgré leur respect du texte d’origine.

4 Difficultés liées à la traduction des titres

La traduction du titre est, à elle seule, un art, qui mérite une étude approfondie. Ici nos observations se bornent aux titres et sous-titres des neuf textes étudiés. Nous nous sommes heurtés à plusieurs obstacles : (a) Faut-il traduire avec un article ? Et si oui, article défini ou indéfini ? (b) Pluriel ou singulier ? Car en chinois il n’existe pas d’article et la marque du pluriel (men 们) s’opère seulement sur certains mots désignant des personnes. Ainsi, Xiyue 喜悦 doit-il être rendu par « Joie, La joie, Joies » ? (c) Faut-il procéder à une re-catégorisation ? Les catégories grammaticales du chinois n’étant pas toujours nettes, le traducteur peut souvent choisir entre plusieurs variantes possibles en transposant un mot dans des catégories différentes. Pour le fameux poème Huida 回答, s’agit-il de « Réponses, Réponse, Une réponse, Ma réponse, Répondre » ? La discussion peut s’avérer longue et passionnante. (d) Faut-il en expliciter le sens ou garder l’éventuelle ambiguïté ? Le titre Renzheng 人证, déjà discuté plus haut en est un excellent exemple. Quant au titre Ziwo erchongzou  自我二重奏, est-il mieux de traduire « Duo entre soi et soi-même » ou « Duo avec soi-même » ? Faut-il garder la contradiction ? Et enfin (e) dans quelles circonstances avons-nous besoin de changer complètement un titre ? Cette dernière pratique est assez fréquent dans la transposition des titres de film ; en littérature, au contraire, le titre originel est généralement respecté et les participants de notre atelier partageaient ce point de vue. Cependant, deux sous-titres de Ziwo erchongzou nous ont posé problèmes : You yu wu 有与无 signifie littéralement « Avoir et ne pas avoir », mais cela ne correspond pas au contenu de l’oeuvre, et nous avons ainsi hésité entre « Etre et ne pas être, Existence et inexistence, Etre et néant ». Ces propositions ont partiellement changé le sens du titre originel. Dong yu jing 动与静, du même essai, nous a posé des difficulté similaires. Littéralement « Bouger et tranquille», où l’on parle aussi bien du sujet que de l’environnement, de l’aspect physique autant que du monde intérieur du sujet, fallait-il le rendre par  » Mouvant et statique », ou « Mouvement / Activité et calme », « Dynamique et statique  » ?

Conclusion

Au terme du travail de cet atelier, deux points de conclusions nous paraissent évidents.

Premièrement, il existe une similitude entre les autres langues européennes et le français. Limités par notre connaissance des premières, nous ne nous sommes pas permises d’entrer ci-dessus dans une discussion détaillée concernant les problèmes rencontrés par les autres groupes. Le temps nous a d’ailleurs manqué durant nos exercices pour analyser en profondeur les réflexions de ces groupes. Nous avons donc donné seulement quelques exemples concrets afin d’illustrer leurs propos, et le degré de similitude ou de différence par rapport au français. La similitude que nous avons perçue provient certainement d’une sensibilité proche des européens envers la langue et la culture chinoises. Le français et l’italien présentent une grande proximité dans les mots, les expressions et les structures grammaticales, du fait qu’ils partagent la même origine latine. Il en est de même pour l’anglais et l’allemand, qui appartiennent à la famille des langues germaniques.

Bien entendu, cela ne dément pas l’existence des particularités à chaque langue. Dans les textes traités par notre atelier, pour en donner un seul exemple, le mot youjiu 悠久 dans la phrase Ta (kuaile) shi shijie de fengfu, xuanli, kuoda, youjiu de tixian 它(快乐)是世界的丰富、绚丽、阔大、悠久的体现 du texte Xiyue nous a occupés un long moment. La traduction anglaise « ancientness » utilisée de la manière suivante: « It is a reflection of the world’s richness, magnificence, vastness and ancientness » semble très bonne, mais en français « ancienneté », utilisée dans phrase  « Il est l’expression du monde dans sa richesse, splendeur, grandeur et ancienneté » semble maladroite. A sa place, un mot comme « pérennité » convient peut-être mieux.

Nous devons insister aussi sur le russe (notre groupe de langues slaves orientales), qui s’est montré, à bien des égards, particulier : d’un côté, il offre une certaine proximité avec le chinois, notamment au niveau du vocabulaire. Ceci est certainement lié à leurs histoires modernes et régimes politiques respectifs. Depuis près d’un siècle, la Chine a été fortement influencée, et cela dans de nombreux domaines, par la Russie communiste. Par exemple, le mot danwei 单位 (littéralement « unité de travail ») est un terme de l’époque maoïste qui désigne une unité faisant partie d’un réseau qui organise es activités professionnelles et politiques des individus, ainsi que leur vie sociale et privée. Une unité de travail est entièrement dirigée par le Parti Communiste. En Chine aujourd’hui, le terme reste dans le langage courant, mais il peut désigner aussi bien une structure de travail publique que privée. Pour les langues européennes autre que le russe de notre atelier, il a fallu examiner le contexte afin de déterminer s’il s’agissait d’un « établissement public » ou bien d’une « entreprise » (privée ou non). En russe par contre, предприятие correspond exactement au terme chinois, et il inclut les deux connotations (en réalité, le sens de ces mots chinois a été calqué sur le modèle russe, d’où cette similarité d’usage).

Deuxièmement, –et ce point rejoint le premier–, il y a un phénomène de « non correspondance » entre des langues éloignées comme le chinois et nos cinq langues européennes. Les mots et les structures sans équivalents, donc intraduisibles, restent toujours assez nombreux. Trouver une correspondance plus ou moins correcte est souvent une tâche ardue. A nos yeux, il n’est pas adéquat d’adopter une attitude excessivement puriste ni laxiste. Il faut surtout produire un effort constant pour trouver un juste milieu. Il n’existe que quelques vagues principes et critères, que nous avons discuté ci-dessus, qui provoquent encore et toujours des débats. Au-delà, a réussite de l’opération de traduction dépend de la culture, de la sensibilité et surtout de la bonne volonté de son exécuteur. Dans un tel cadre, traduire entre deux langues éloignées peut sembler désavantageux par rapport à deux langues proches, mais il a un avantage non négligeable et stimulant : offrir au traducteur un plus grand espace de liberté et de créativité.


POST-SCRIPTUM: Suite à ces séances de travail, plusieurs de nos membres ont participé à la première compétition mondiale de traduction littéraire chinoise, organisée par l’Association chinoise des traducteurs et des interprètes. Trois ont été distingués en obtenant des prix: Gonseth Morgane, Läubli Grégoire et Delphine Goldschmidt-Clermont.
Tous les membres ont aussi participé à l’événement autour du poète chinois Yang Lian organisé conjointement par l’Institut Confucius et l’ESTAS en novembre 2013. Leurs traductions sont publiées sur le site de Yang Lian : voici les versions françaiseitalienne et russe. La version française des trois poèmes Hudie (Papillons) sera publiée dans le dernier numéro de la plus grande revue française de poésie « Poème » (Paris). L’Institut souhaite leur adresser les plus sincères félicitations.


POIZAT, Grâce & BROCCO, Giulia. « Quelques réflexions sur la traduction littéraire  du chinois vers les langues européennes». In Blog Scientifique de l’Institut Confucius, Université de Genève. Lien permanent: https://ic.unige.ch/?p=363, consulté le 06/23/2024.


[1]. Le groupe français I était composé de Grégoire Laubli, Jonathan Truffert et Manon Widmer ; le groupe français II de Zhang Pingping, Wang Wenjie et Liu Wei ; le groupe anglais de Wendy Werneth et Danny Kutner ; le groupe italien de Maria Cardines, Giulia Brocco et Tina Alfieri ; le groupe russe de Alexandre Skourikhine et Serguei Aksioutine ; le groupe allemand de Fabienne Hofer et Martina Kunz. Nous remercions chaleureusement tous les participants dont la contribution et la réflexion ont permis la rédaction de cet article.

[2]. Ces neuf textes sont les suivants : les essais Xiyue 喜悦 de Wang Meng 王蒙 et Ziwo erchongzou 自我二重奏 de Zhou Guoping 周国平 ; les nouvelles Renzheng 人证 de Yu Qing 郁青 et Gonggongqiche shangde duihua 公共汽车上的对话 de Lin Yonglian 林永炼 ; les poèmes Xingxing bianzouqu 星星变奏曲 de Jiang He 江河 et Huida 回答 de Bei Dao 北岛 ; les commentaires et essais Guxiang de zhiyue 故乡的制约, Guxiang shi « xuedi » 故乡是“血地”, Guxiang de chuanshuo 故乡的传说 de Mo Yan 莫言 (tirés de Chaoyue guxiang 超越故乡).

[3]. Voir par exemple Alleton, V (1993) et Zhang Yinde (1999).


Références sélectives

Alleton, V. (1993). Les chinois et la passion des noms. Paris : Aubier.

Alleton, V. & Lackner, M. (eds.) (1999). De l’un au multiple. Paris : Éditions de la maison des sciences de  l’homme.

Billeter, Jean François (2002). Leçons sur Tchouang-Tseu. Paris : Éditions Allia.

Cheng, A. (1999). Si c’était à refaire… ou : de la difficulté de traduire ce que Confucius n’a pas dit. In. Alleton,  V. et Lackner, M. (eds.) De l’un au multiple. Paris : Éditions de la maison des sciences de l’homme.

Cornu, P. (2011). Traduire les textes bouddhiques. In Servais, P. ed. La traduction entre Orient et Occident. Louvain-la-Neuve : l’Harmattan.

Dars, J. (1999). Traduction terminable et interminable. In. Alleton, V. et Lackner, M. eds. De l’un au multiple.  Paris : Editions de la maison des sciences de l’homme.

Dutrait, N. (2010). Traduction de la réalité et du réalisme magique chez Mo Yan. In Zaremba, C. & Dutrait, N. eds. Traduire — Un art de la contrainte. Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence.

Mounin, G. (1963). Les problèmes théoriques de la traduction. Paris : Gallimard.

Viney, J.-P. & Darbelnet, J. (1966). Stylistique comparée du français et de l’anglais. Paris : Didier.

Zhang, Y. (1999). Traduire ou transcrire les noms de personnages : incidences sur la lecture. In Alleton, V. et Lackner, M. (eds.). De l’un au multiple. Paris : Éditions de la maison des sciences de l’homme.

Zufferey, N. (2003). « Les Lumières de Hong Kong et les brumes de la traduction – à propos des éditions françaises de deux romans chinois contemporains ». In Perspectives chinoises, 75 (2003), pp. 64-70.